
Six ans après It Is What It Is, Thundercat dévoile Distracted, un album qui regarde droit dans les yeux le tumulte du monde contemporain.
Le bassiste de Los Angeles, figure centrale du jazz‑fusion moderne, a toujours assumé le mélange d’humour, de douleur et de virtuosité. Ici, il pousse plus loin encore cette manière de naviguer dans le chaos avec une lucidité presque désarmante.
On peut rappeler brièvement son parcours : Stephen Bruner, enfant d’une famille de musiciens, passé par Suicidal Tendencies, compagnon de route de Kamasi Washington, Flying Lotus, Kendrick Lamar ou Mac Miller. Un musicien qui a fait de la basse un instrument narratif, capable de porter des états d’âme autant que des grooves.
Avec Distracted, Thundercat s’attaque à un sujet simple et massif : la distraction permanente. Le flux continu, les écrans, les sollicitations, les micro‑émotions qui s’enchaînent trop vite.
Le disque avance telle une chronique du/de notre quotidien, où l’on passe d’un éclat de rire à une inquiétude sourde en quelques secondes. Les morceaux alternent entre pulsations funk, pop psyché, ballades langoureuses et éclats électroniques.
On y croise un sacré casting niveau featurings -Tame Impala, Lil Yachty, Willow, Channel Tres ou A$AP Rocky pour ne citer qu’eux- et du beau monde à la production avec Flying Lotus, Kenny Beats et The Lemon Twigs -dont on reconnait immédiatement la patte sur le sublime What Is Left To Say-, le tout chapeauté par Greg Kurstin.
Derrière l’énergie, une vulnérabilité se dessine. Thundercat parle de surcharge mentale, de solitude numérique, de la difficulté à rester présent. Il le fait sans discours appuyé, avec des mélodies qui glissent, des harmonies qui se dérobent, des lignes de basse qui cherchent un point d’équilibre. Distracted n’est pas un album concept, mais un album‑miroir : il reflète la confusion ambiante tout en cherchant des zones de clarté.
Au cœur du disque, un moment particulier : She Knows Too Much, où la voix de Mac Miller réapparaît brièvement. Leur amitié, leur travail commun, la trace laissée par sa disparition -tout cela continue de traverser la musique de Thundercat. C’est une forme de fidélité, discrète mais constante.
Cette fidélité, il la reçoit aussi en retour. Malgré les années, malgré les détours, malgré les projets imprévisibles, son public reste présent. Parce qu’il avance sans calcul, parce qu’il reste sincère, parce qu’il transforme le chaos en matière musicale.
Distracted en est une nouvelle preuve : un disque qui vacille, qui déborde, qui respire — et qui, au milieu du bruit, trouve encore une manière de rester humain.



