
Quand The Yummy Fur se forme à Glasgow en 1992, John McKeown a une vingtaine d’années et un bagage culturel qu’il ne doit qu’à lui-même.
Dans les années 80, les grèves répétées des syndicats d’enseignants perturbent régulièrement les cours. Qu’à cela ne tienne, il en profite pour écumer les bibliothèques municipales et découvrir des films que personne autour de lui ne regarde. Cette culture parallèle, faite de lectures en marge et de cinéma indé, deviendra le moteur créatif de ses chansons.
The Yummy Fur se fait d’abord connaître pour ses chansons courtes et nerveuses, avant d’évoluer vers des compositions plus lentes et plus hypnotiques, influencées par Eno et John Cale.
La formation tourne autour d’un noyau dur : McKeown à la guitare et au chant, Brian MacDougall à la guitare, Paul Thomson à la batterie. Les membres périphériques entrent et sortent. Parmi eux on peut citer un certain Alex Kapranos qui rejoint le groupe en 1998. Il retrouvera quelques années plus tard Paul Thomson au sein de Franz Ferdinand, un petit groupe local.
Trois albums sortent en sept ans : Night Club (1996), Male Shadow at Three O’Clock (1998) et Sexy World (1999). Le groupe se dissout en décembre 1999. Mark Gibbons, claviériste, décède la même année.
McKeown a alors trente ans, se marie, entre à l’université pour la première fois et étudie le cinéma.
Une première reformation est annoncée en 2009 en vue d’une tournée américaine l’année suivante. Les apparitions restent ponctuelles, même après la sortie de la compilation Piggy Wings en 2019.
Puis l’idée de reprendre le fil de l’histoire finit par s’imposer. McKeown, MacDougall et Thomson retournent en studio et enregistrent Everybody Talks About The Weather le plus naturellement du monde… en cinq jours.
Pour McKeown, il ne s’agit pas tant d’un retour que de reprendre le cours naturel des choses.
« Cogs » ouvre l’album avec un dialogue intérieur où McKeown confronte différentes versions de lui-même.
« Unity Over Europe » est une pièce en deux actes sur les sœurs Mitford, Diana, Unity et Nancy, qui entrelace Thomas Pynchon et Francis Bacon dans un portrait oblique.
« Wanda » fusionne la vie de la cinéaste Barbara Loden et le personnage de son film semi-autobiographique de 1970, Elia Kazan rôdant en arrière-plan.
« Blue Sunshine » mêle quant à lui tueurs en série, personnages fictifs et références littéraires.
« Semolina Ballerina » est la clé de voûte de l’album : McKeown y paraphrase l’essai Against Interpretation de Susan Sontag, dont la lecture a accompagné toute l’écriture du disque, pour formuler sa propre justification de l’ambiguïté artistique.
« My Lasagne » place une visite du Guernica au Reina Sofia au centre d’une chanson qui traverse plusieurs époques à la fois.
« Headphones » est en apparence le moment le plus anodin de l’album, McKeown attendant quelqu’un dans une voiture en se disant qu’il aurait dû apporter un livre.
« King of Nothing » est le titre le plus pesant : McKeown y est seul chez lui avec ses chats, empêtré dans la routine, regardant ses héros tomber les uns après les autres.
À travers ces dix morceaux, McKeown poursuit un travail entamé dans les années 90 : faire cohabiter érudition et banalité, tragédie et humour sec, personnages historiques et observations domestiques.
Les premières démos avaient été enregistrées de canapé en canapé, pendant une période où McKeown était sans logement fixe.
Ces chansons, dit-il, étaient sa façon de continuer à exister quand tout s’effondrait autour de lui. Le temps a fini par tourner, et c’est tant mieux.



