
Brattleboro, Vermont. Ruth Garbus y vit et y travaille depuis vingt ans, aux côtés d’un réseau dense de musiciens qui forment l’une des communautés les plus discrètes et les plus actives de la Nouvelle-Angleterre.
Son partenaire de vie, Chris Weisman, est lui aussi compositeur et évolue dans les mêmes cercles.
Garbus commence sa carrière comme batteuse et choriste de la formation freak-pop Happy Birthday, aux côtés de Kyle Thomas, plus connu sous le nom de King Tuff.
Elle joue aussi dans le projet freak-folk Feathers et dans le quintette expérimental Gloyd.
Cette succession de formations lui donne un rapport très concret à la composition. Elle apprend à écrire en fonction des forces en présences, des instruments et des contraintes matérielles du moment.
En 2019, sous l’effet de champignons, elle décide d’enregistrer un album avec le saxophoniste de Los Angeles Sam Gendel et le percussionniste de Toronto Phil Melanson. De cette session naît Earth Flower, trio dont elle est membre depuis. Cette collaboration ouvre un nouvel espace où elle peut expérimenter des formes plus libres, avec une attention accrue portée au timbre et à la respiration.
Ses deux premiers albums solo sur Orindal Records, Kleinmeister (2019) et Alive People (2023), posent un cadre de compositions minimalistes et lyriques, avec un goût marqué pour les questions liées au temps qui passe, à la disparition des choses et à l’anxiété climatique.
Profound marque un tournant. Garbus est plus heureuse. Elle attribue une partie de ce changement à l’instauration d’un traitement médicamenteux pour la dépression et l’anxiété. C’est dans ce contexte que naissent deux des titres les plus lumineux du disque : « Tip of the Hat to Yellow Fleur » et « Sunny Summer Guy ». Le premier est une chanson d’amour dédiée à son compagnon. Le second décrit un quidam qui prend sa crème solaire et son chapeau à hélice et file à la plage. Garbus dit n’avoir jamais écrit de chanson aussi heureuse.
L’album aborde aussi directement ce que Garbus décrit comme les mutations hormonales de la quarantaine. Elle a quarante-quatre ans et décrit l’expérience avec une précision clinique : le désir cyclique de maternité d’une femme en période de transition, qu’elle nomme « extinction burst fertility ». Le premier titre, « I Think I’m Ready Now », et le dernier, « Tall Face », ouvrent et referment le disque sur cette même question, entre bilan et projection.
Deux titres sont des adaptations en anglais d’œuvres du compositeur romantique français Gabriel Fauré : « Clair de Lune » et « Nocturne ».
Garbus les traduit après avoir travaillé pendant plusieurs mois sous la direction de la professeure de chant Junko Watanabe au Brattleboro Music Center.
Elle suit parallèlement un cours de piano auprès de la School of Song. Ces deux apprentissages simultanés redéfinissent son rapport à sa propre voix et à l’harmonie.
Histoire de rester en terrain connu, Profound est enregistré sur bande analogique dans le home studio de l’ancien camarade Kyle Thomas, désormais installé dans le nord-est du Vermont après un long séjour à Los Angeles.
Au final, Profound documente une période où les choses se stabilisent et où les choix deviennent plus nets. Il rassemble des études récentes, des amitiés musicales, des questions personnelles et cette manière très concrète de transformer chaque étape de sa vie en matériau de travail.
À Brattleboro, Vermont, ça s’appelle une bonne année.



