Matterflow : Slasher Bidouilleur (Interview + Premiere)


Dans la catégorie touche-à-tout de l’extrême, Sébastien DEGUY se pose là. Musicien, réalisateur, écrivain, artiste 3D, scientifique et fondateur d’Allegorithmic [leader des solutions de texturing à l’origine de la suite Substance utilisée par les plus grands studios à l’instar d’Ubisoft, Nintendo ou Dreamworks, NDLR], il revient sous le pseudonyme Matterflow à ses premières amours, la musique, avec un EP onirique et puissant intitulé "RUN", qui sort le 6 novembre prochain chez Material Boys.

Remixant des titres d’artistes aussi différents que la violoncelliste canadienne Julia Kent (Antony And The Johnsons), Lena & The Floating Roots Orchestra (projet collaboratif du musicien électro Mathias Delplanque) ou encore Petit Fantôme, "RUN" première partie (au final, un 10 titres devrait voir le jour) est tout simplement une magnifique invitation au voyage.

Avant sa sortie officielle ce vendredi ici sur son soundcloud, Sébastien a décidé de nous offrir en écoute en avant-première le titre "Gardermoen".

Alors, prêts au décollage ?



Et comme on voulait en savoir plus sur le jeune homme, on a papoté avec lui dans un bar de Pigalle en buvant du thé vert au jasmin (gueule de bois pour moi, juste zenitude pour lui) de sujets aussi variés que le fait d’être geek en Auvergne dans les années 80, l’incroyable pouvoir émotif d’Antony (avec ou sans ses Johnsons) et la mode du running, le tout en faisant des blagues aux dépends du reggae.

GBHM : Sébastien, tu es le fondateur et CEO d’Allegorithmic et à ce titre un demi-Dieu pour les développeurs de jeux vidéo nouvelle génération, tu as un doctorat en "computer science" de l’Université de Clermont-Ferrand, et ton dossier de presse indique qu’en plus d’être musicien, raison pour laquelle nous nous rencontrons aujourd’hui, tu es réalisateur et écrivain. Mais en fait, tu dors quand ?

M : [rires] Effectivement, beaucoup de copains me posent la question. Je dors très peu. Et ça ne va pas s’arranger sous peu, les joies de la prochaine paternité.

GBHM : Je vois, félicitations et bon courage. Plus sérieusement, comment on gère autant d’activités et de facettes d’une même personnalité ? Car être un slasher en 2015, c’est dans l’air du temps, même si en France c’est toujours un peu compliqué, mais j’ai l’impression que tu as commencé il y a un moment.

M : C’est assez vrai. Quand j’y pense, même quand j’étais gamin, dans ma chambre en Auvergne, parce que je viens de la campagne, il y avait un milliard de trucs, d’ordinateurs, d’instruments, de bouquins, c’était un peu Beyrouth. J’ai toujours été très touche à tout. Ce n’est pas une construction récente, j’ai toujours aimé créer et je ne savais pas quoi faire de mes mains. Alors ça ne veut pas dire que j’étais hyper bon en tout, mais les machines ont été très importantes dans ce processus. Les formes de créations diverses et variées deviennent de plus en plus abouties avec le temps, car la technique le permet. Pour reprendre ton expression, j’étais un slasher il y a très longtemps.

GBHM : Avant même que le mot n’existe.

M : Exactement. Il me manquait simplement certains des outils et sûrement aussi le talent pour arriver à mes fins.

GBHM : Tu réussis à gérer toutes ces facettes de ta personnalité à présent ?

M : De mieux en mieux. Dans ma boîte par exemple, je me suis très vite entouré de mecs très intelligents qui savent faire mieux que moi, en tout cas au niveau la réalisation.

GBHM : Oui mais l’idée de départ, c’est quand même toi qui l’as eue. Alors au milieu de ce parcours, comment en es-tu venu à la musique ?

M : Avec mon Atari ST quand j’étais gamin, j’ai commencé à programmer des trucs, à m’amuser un peu. J’ai aussi eu goût pour la musique très tôt car mon oncle est musicien de jazz professionnel, il joue du trombone donc j’ai toujours un peu navigué dans cet univers-là. J’écoutais du hip hop et du jazz à une époque où tous mes potes de lycée écoutaient Pink Floyd. Et quand je suis devenu étudiant, on a animé une émission sur une radio portugaise de Clermont avec un copain qui mélangeait ces trucs complètement différents : je passais du hip hop et lui du hard rock. On s’est vite fait virer [rires]. Mais du coup ça a été tout un processus, je n’ai pas fait le conservatoire, j’ai appris le piano très tard. Moi ce qui m’intéressait c’était les extensions mécaniques, les ordinateurs, les machines. J’étais un peu un geek. Mais j’aimais aussi m’entourer de gens qui avaient des compétences que je n’avais pas forcément. J’ai un profil plus chef d’orchestre que soliste.

GBHM : Un peu comme dans ta boîte comme tu l’indiquais plus tôt. Du coup faire de la musique aujourd’hui, c’est un peu la revanche du geek.

M : Tout à fait, je n’ai pas été ado à la bonne époque [rires]. J’avais déjà un profil atypique. Les matheux disaient que j’étais un artiste et les musiciens que j’étais un scientifique. Le jour où j’ai compris qu’il y avait une place pour moi à l’interface de ces mondes, ça a changé ma vie. Je touche à tout pour m’amuser, sans aucune prétention mais sans aucun scrupule non plus.

GBHM : Pourquoi revenir aujourd’hui à la musique avec un EP de remixes ?

M : C’est le cadeau que mes parents m’ont offert pour mes 40 ans qui a tout déclenché, une Maschine. En fait, un mec de ma boîte qui écoute beaucoup de musique m’a fait notamment découvrir We Are Match, dont il voulait remixer un morceau. Il m’a expliqué que pour cela, il utilisait un Maschine de Native Instruments, comme les producteurs de hip hop. C’est comme ça que ça a commencé à me titiller, j’avais envie de produire du hip hop des années 80. J’ai passé les vacances de Noël à produire une trentaine de morceaux en m’amusant comme un petit fou. Et du coup j’ai sorti un truc en janvier dernier pour m’amuser sous le nom de Tall In Japan. Ce qui a été fondamental, c’est que je me suis mis à utiliser l’app de Maschine sur mon téléphone. Comme je suis tout le temps en déplacement pour ma boite, ça m’a permis de créer du son partout où j’allais, dans le train, à l’aéroport, dans ma chambre d’hôtel, sans temps mort. Les titres s’appelaient d’ailleurs "Eurostar" 1, 2 ou 53. J’ai commencé à les faire écouter à des copains, et l’un d’entre eux était ami avec Yann [Berthin, programmateur musical, chargé de communication, photographe, un excellent slasher lui-même et présent lors de l’itw, NDLR). Yann m’a demandé de lui faire une playlist et il y a vu des trucs intéressants. On a commencé à bosser sur cette base.



GBHM : Yann, tu as donc participé à la production du coup ?

M : Yann est mon manager et a aussi un rôle de producteur.

GBHM : Et concrètement, vous avez travaillé comment ?

YB : J’ai bossé sur la prod en effet, mais on a surtout fait intervenir Adam Polo, un artiste électro qui a ouvert son studio. On a pris un mec pour le mix, pour le mastering.

M : Du coup je trouve le résultat hyper propre, ils ont redonné une nouvelle vie à mon travail.

GBHM : Comment tes choix se sont arrêtés sur des artistes aussi différents et éclectiques que Julia Kent, Lena & The Floating Roots Orchestra ou encore Petit Fantôme ?

M : Pas mal de ces références viennent de Yann.

GBHM : Qui est une vraie encyclopédie musicale pour le coup.

M : C’est ça. Petit Fantôme, c’est moi qui l’ai choisi. Lena, c’est Yann qui m’a fait découvrir, en pointant certains morceaux et en me disant qu’il pensait qu’il y avait des choses à faire. J’ai essayé avec d’autres artistes tels que Björk mais ça fonctionnait moins bien. Du coup, on a 10 titres prêts là.

GBHM : Et vous en sortez déjà 4 le 6 novembre.

M : Voilà. J’ai trouvé ça hyper intéressant d’utiliser des morceaux très instrumentaux, mélodiques, pour y poser mon beat électro. Et Julia Kent, je la connaissais indirectement par son travail chez Antony & The Johnsons. Le mec réussit à me faire pleurer en concert. Yann m’a parlé du travail solo de Julia en tant que violoncelliste et j’ai adoré.

GBHM : Le concept de l’album dont est extrait "Gardermoen", dont tu nous offres le remix en exclu, est juste génial, avec les titres des tracks qui portent le nom des aéroports où les bruits imprégnant les morceaux ont été enregistrés.

M : Complètement. J’ai reconnu pas mal d’endroits où j’étais allé et réalisé de cette façon quel était le concept, que j’ai trouvé top également. Et Julia était facile d’accès, on s’est donc arrêté sur un de ses morceaux pour ouvrir l’EP. Le résultat lui a plu et du coup elle a donné son accord pour qu’on coproduise un ou deux titres ensemble sur un prochain album.

GBHM : Super nouvelle ! Justement, parle-moi de tes autres projets, de la suite.

M : Il y a tout un tas de projet sur la suite.

YB : Sébastien avait déjà travaillé sur des prod piano-électro et on s’était dit que ça pourrait être intéressant de faire intervenir d’autres artistes, comme Julia Kent ou la pianiste Caroline Duris par exemple. Ce projet est en cours de production, il va demander un peu de temps mais est déjà lancé et devrait sortir en 2016.

M : Quant à l’EP, le 5e morceau est un morceau de Philip Glass repris par Kronos Quartet [Requiem for a Dream entre autres, NDLR] et que j’ai moi-même re-samplé. On le garde un peu de côté pour le moment mais on va le sortir très vite. On va en sortir ensuite les 5 autres qui restent à mixer, pour faire un album complet de 10 titres de remixes. Ensuite, je bosse sur la BO d’un court métrage en 3D qui s’intitule "Traces" et j’ai un autre projet EDM super cheezy à côté [rires].

GBHM : Pourquoi avoir intitulé l’EP "RUN" ? C’est parce que tu cours après quelque chose ou au contraire que tu fuis quelque chose ?

M : Un mélange des deux je dirais. Il y a un côté fuite avec la crise la quarantaine évoquée plus haut, ne plus perdre de temps pour rien, une prise de conscience en forme de carpe diem. Mais aussi aller vers quelque chose, créer, construire, sans oublier le côté "toujours sur la route entre deux avions ou deux trains à attraper", c’est la façon dont j’ai bossé sur ces 10 titres, toujours en déplacement. C’est un peu tout ça à la fois. Et d’ailleurs sur le titre de Kronos, on m’entend courir. Parce que de manière très prosaïque, comme beaucoup de trentenaires-quarantenaires actifs, j’ai succombé à cette mode du running…

GBHM : A part le hip hop, Philip Glass et Antony dont on a parlé plus haut, quelles sont tes autres influences ? Ou en tout cas, qu’est-ce que tu écoutes comme son ?

M : Il y en a énormément. J’ai un spectre très large, dont je pourrais éliminer juste le zouk.

GBHM : Et le reggae sinon ? Désolée, c’est une private joke qui n’a aucun intérêt puisque la personne concernée n’est pas là.

M : Mais attends y a des trucs cool en reggae. Quoi que. Tu connais cette blague sur les musiciens de reggae qui sont à court de shit ?

GBHM : Quand ils arrêtent de fumer, ils s’écrient "Mais c’est quoi cette musique de merde !".

M : Bah voilà. En réalité, j’écoute tellement de styles différents que c’est compliqué de te répondre. Je pourrais te citer spontanément Björk, The Shoes, Tame Impala, les formidables We Are Match qui sont mes chouchous du moment et… Meatloaf.

GBHM : Ah ouais ça part très loin…

M : [rires] De l’autre côté énormément de hip hop, les Beastie, Cypress Hill, de jazz, mais aussi Amon Tobin, même si ce n’est pas le premier que je citerai.

GBHM : Tu l’as déjà vu en live ? Le mapping sur Isam était juste incroyable.

M : Justement non, mais sur son prochain projet, je compte bien y aller.

GBHM : En parlant de live, tu as prévu de faire des concerts ?

M : Oui, j’ai une date prévue en début d’année. Le Batofar m’accueillera le 23 janvier 2016 dans le cadre d’une soirée FormuleRecords Party. Je pense faire appel à un VJ à cette occasion d’ailleurs, l’interaction son-image est très importante pour moi comme tu l’auras compris.

SAVE THE DATE, FOLKS.

PROPOS RECUEILLIS ET RETRANSCRITS PAR MAUD

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